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Le mot du Président du jury



Discours du Président du Jury, le réalisateur Luc Gétreau
adressé au public avant la remise des prix
de la 9ème édition du Festival du Film "Pastoralismes et Grands Espaces",
Prapoutel les 7 Laux, le 16 octobre 2010


[...Le jury cette année était riche des parcours et des expériences très différentes de ses membres. Il comprenait des professionnels du pastoralisme et des gens des métiers de l’image.
Nous avons essayé de croiser nos regards et nos écoutes, car pour nous la bande son d’un film a autant de valeur que l’image, sur les 17 films en compétition qui nous étaient proposés.
Deux grandes tentations nous sont apparues quand des réalisateurs veulent se lancer dans la réalisation d’un documentaire touchant au pastoralisme :

- la tentation didactique, la tentation d’un auteur de vouloir tout dire et tout montrer. Cela donne des films où le contenu, très dense, parfois très intéressant n’est pas digeste car livré sans respiration, sans espace suffisant pour permettre au spectateur de s’interroger. Ce didactisme, qui réduit les images à un rôle d’illustration, se développe bien souvent au détriment de la forme filmique, pas assez travaillée et au final de l’émotion.

- L’autre grande tentation, c’est le lyrisme écologique. Cela donne deux types de films, ceux qui développent une vision idéalisée du pastoralisme, une imagerie attendue, habillée souvent de nappes de musique. Ces films à base de belles images léchées, font du bien au citadin stressé mais…ils reconduisent une représentation passéiste et idéalisée du métier.
Certains de ces films, dotés de moyens de production important par les grandes chaînes, transforment en spectacle grandiose des situations pastorales dramatiques. On peut donc avoir le frisson à la vision de l’irréversible dégradation d’un milieu et continuer ensuite notre vie d’occidentaux sans changer nos pratiques puisque tout cela se passe loin de chez nous. Dans ce mélange de dramatisation et d’exotisme, les acteurs du pastoralisme n’ont plus qu’accidentellement la parole et le réchauffement climatique devient un ressort dramatique à la mode.

Alors…dans cette neuvième édition du festival Pastoralismes et grands espaces, le jury a eu à cœur de récompenser :

-  les films qui apportent une contribution tangible au renouvellement de nos représentations sur le pastoralisme et ses enjeux

-  Les films, qui, mêmes imparfaits, attestent d’une vraie recherche, d’un vrai travail sur la forme, d’une vraie prise de risque de la part de l’auteur et du producteur

-  Les films qui nous font partager la rencontre d’un réalisateur avec son sujet surtout quand l’auteur sait intelligent s’effacer devant son sujet

-  Les films qui suggèrent la complexité croissante des problèmes humaines, sociaux, économiques, intime, familiaux et collectifs rencontrés par les acteurs du pastoralisme, dont les pratiques sont en prise avec la modernité et les contradictions parfois redoutables d’un système, d’une époque et non hors du temps comme on pourrait se complaire à le croire. Non, décidément, le berger ou la bergère ne font pas la sieste sur la montagne…
Pour chaque film nous nous sommes donc demandé :
Quel est le sujet (certains films donnent le sentiment que l’auteur ne sait pas vraiment définir son sujet et flotte entre deux ou trois sujets sans fil conducteur clairement défini) ?
Quel est le point de vue, l’angle retenu pour traiter ce sujet et cet angle est-il pertinent ?
Qui raconte ? Un personnage, un commentaire, les situations ?
Pour délivrer au final quel message ?
Le film est –il suggestif (donc rendant le spectateur actif) ou démonstratif ?
Les moyens choisis et leur usage sont-ils pertinents ?
Le film laisse-t-il un espace suffisant à la rencontre, à l’émotion, aux silences, au temps réel, au doute ?
Ou bien sommes nous otages de commentaires au premier degré, qui nous disent sans cesse quoi penser, nous éloignent du sujet et de musiques redondantes qui nous désignent les endroits où être ému et quel doit être la nature de notre émotion.
Le montage sert-il le film, avec de vrais parti pris de réorganisation des matériaux filmés, pour sortir de la simple chronologie des événements, ou celui ci est-il sans cesse sur le même rythme narratif et donc linéaire ?
Le film atteste-t-il d’un regard singulier et neuf sur le sujet ?

Alors on voit bien au final les films qui correspondent à l’idéal porté depuis 9 éditions par ce festival pas comme les autres.
Ce sont des documentaires qui nous parlent :

-  de la rencontre

-  du partage et de la transmission entre générations

-  du co-développement et de la coopération

-  de la modernité et des combats du pastoralisme pour s’inscrire dans son époque

-  de l’énergie des jeunes et de la dynamique des femmes dans le renouveau du pastoralisme à tout niveau.
Des films pour lequel de vrais risques ont été pris et un vrai travail sur la forme autant que sur le fond s’inscrit dans le résultat.
A chaque édition certains films éclatent sur l’écran.
Ils suggèrent soudain que grâce au pastoralisme et à ses acteurs engagés, un autre monde est bien possible.
Nous avons donc reconnu comme relevant de cet idéal trois films sur dix-sept :

-  Le très beau et très sobre Pastres de Sambucanos reçoit le Prix Coup de cœur du jury. C’est un film dont les personnages nous parlent de la transmission d’un amour du métier et d’un respect de l’animal et de la nature entre trois générations, des difficultés du métier. C’est toute une famille mais aussi toute une communauté et toute une vallée, la vallée de la Stura, engagée dans le renouveau de l’élevage d’une race de moutons rare que le festival tient à saluer ici. Guillaume Lebaudy, réalisateur et ethonologue sera l’ambassadeur enthousiaste du festival pour remettre ce prix à leurs auteurs lors de la grande foire annuelle de Vinadio le 30 octobre prochain.

-  Peau d’âme, diffusé par la télévision Suisse reçoit le Prix Louis Guimet, destiné à récompenser un film qui révèle une innovation dans le pastoralisme, ici le renouvellement de notre vision de l’âne, à travers le portrait d’un éleveur qui a su concilier passion d’enfance et ressources économique avec ses ânes et …sans y laisser son âme

-  Enfin le Grand Prix va à la Raclette Kirghiz. Porté par une jeune réalisatrice franco-suisse qui s’est autoproduite, tourné avec des moyens techniques simples parfaitement maîtrisés, ce film raconte la rencontre entre deux femmes et deux cultures pastorales et la transmission d’une technique et d’un savoir-faire. Les musiques viennent uniquement des chants des Kirghizs présents dans le film, le montage est habile et sobre, les commentaires sont réduits au minimum et tout cela conduit à laisser la place à une très grande émotion ressentie par le jury et par le public.
En le récompensant nous avons le sentiment d’encourager une jeune réalisatrice au talent très prometteur et qui diffusait pour la première fois en public son travail !
En 1926, Robert Flaherty, le père du documentaire moderne, le réalisateur des chefs d’œuvres que sont Nanouk l’esquimau ou l’Homme d’Aran, films tournés dans des conditions de production très difficile, voyait se lever une nouvelle génération de réalisateur et prédisait :
« Les vrais grands films sont encore à venir. Ils ne seront pas l’œuvre des grandes firmes, mais des amateurs, au sens littéral, des gens passionnés qui entreprennent les choses sans but mercantile. Et ces films seront fait d’art et de vérité ! »
...]

Luc Gétreau
Réalisateur, Président du jury du festival du Film « Pastoralismes et Grands Espaces » 2010

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